Le jardin de minuit

D’abord il y a l’arbre.
C’est ce que l’on voit en premier.
Pommier, cerisier, cornouiller, sorbier, noyer, marronnier, pommier du Japon, magnolia, glycine,
poirier, acacia et tulipier.
Avec leurs odeurs et leurs jeunes pousses gluantes. Des bourgeons pleins de sève qui nous disent le cycle de la vie à la mort, le passage des saisons de l’homme.
Nous sommes en pleine Vanité.
L’arbre est calme, posé. C’est un sujet zen, sans tourment. A première vue.
Puis la photographie infuse, et l’oeil dans la pénombre distingue, discerne le relief presque
tactile de chaque élément que l’artiste a choisi avec soin. Un chiffon, un oeuf cru, une tablette de médicaments écrasée. Une tête de poupée, une araignée suspendue à son fil, une dent. Un merle mort, une coquille d’escargot, un serpent dans un bocal, un têtard…
C’est alors que tout prend sens, lentement, et s’organise sous nos yeux émerveillés.
Notre regard s’attable à la scène : le Jardin de minuit de Stéphane Spach perturbe notre vision. Et le glissement qui s’opère est très subtil.
Pour le photographe, il s’agit de partir de rien, de presque rien.
Rien ne se passe, et pourtant… nous voilà spectateurs de transformations auxquelles nous n’étions pas préparés : les fleurs éclosent dans la nuit, les saisons retiennent leur souffle, la nuit cède place à des mouvements où vie et mort se côtoient. La table devient grotte, grenier ou cave. Un lieu sombre, qui nous promet quelque chose qui ne va pas forcément arriver.
Bien pénétrer la sève de cette série photographique nécessite une concentration, une écoute que seule la nuit semble permettre. Notre instinct de vigilance est requis, comme si nous étions aux aguets, et nos yeux d’êtres diurnes doivent apprendre à percer la nuit.
A regarder ces photographies de Stéphane Spach, on voit qu’il y a du jour dans la nuit,
C’est là une nuit à laquelle nos yeux ne sont pas habitués, une nuit mate et sourde, préservée des halos lumineux et des phares hostiles. Tout est en nuances, comme si les objets exposés (à la caméra, à notre regard) dégageaient leur propre phosphore, leur propre lumière intérieure. Ce serait plutôt la clarté du jour distillée dans la nuit, des images subtiles, intimes presque, où l’on n’est jamais dans l’halogène.
Dans cette série de douze photographies qui composent son Jardin de minuit, série réalisée en
2016, le photographe Stéphane Spach propose un autre champ de vision, tout en douceur et subtilité.
A notre oeil habitué à sa perception diurne, claire et ordonnée, s’offre une vision étrange, et pourtant familière, où l’image est habitée d’objets que nous avons l’habitude de déchiffrer de jour : des fleurs de cerisier, une branche de magnolia… Ici « l’ordre du jour » s’absente et cède la place à ces « jardins » où l’insolite a son mot à dire, et nous charme de manière indicible.
Pourtant, l’étrange, il ne faut pas s’y tromper, ne tient pas à des questions de langage : là où l’oeil flâne et finalement s’arrête, le motif ne se laisse pas saisir si aisément. En tout cas, nous ne sommes pas saisis par la « clarté » d’un sens qui nous serait évident. Eléments de notre quotidien le plus banal, ou motifs plus inattendus, tout concourt à troubler et augmenter notre vision.
Il y a du jour dans la nuit, aussi parce que le photographe est un fabuleux technicien de la
lumière, laissant la lumière du jour filtrer à travers un dispositif, comme si l’on voyait à travers une paupière entrouverte. Nous glissons dans une nuit photographique – au cinéma, on évoquerait la nuit américaine -, où l’ambiance nocturne n’a rien à envier aux plus grands cinéastes du noir et blanc.
L’aurore de Murnau n’est pas loin.
Il y a aussi du sublime dans ces choses simples offertes à notre regard.
Dans un premier temps on serait tenté de laisser aller notre pensée à toutes les natures mortes qui peuplent les musées. A ce genre pictural tant mis en oeuvres, prétexte autrefois à la virtuosité des peintres… On pense à toutes ces natures mortes, et aux vanités que la fragilité de certains éléments des compositions du photographe ne vient pas démentir.
Mais non, ce n’est pas une nature morte, c’est un jardin, un morceau de nature, pensé et agencé par l’intelligence de l’homme. Des motifs clairement définis, posés sur cette table, dans cette lumière, en ce lieu, sciemment. On peut dès lors se laisser porter par la mise en scène de notre jardinierphotographe, qui se plaît à aménager entre artifice et naturel (l’équilibre est fragile), entre macro et microcosme, cette table dressée devant nous.
Le point de vue, le cadrage, l’agencement, l’éclairage sont précisément choisis, avec soin et rigueur.
Rien n’est laissé au hasard, un peu comme ces jardins zen où chaque élément entre en rythme et résonnance avec l’espace environnant.
Dans ce hiatus jour-nuit, l’artiste joue avec nos peurs. Tout comme lorsque, enfant, il habitait la campagne, et rêvait solitaire au milieu du grand jardin familial, ceint par de hauts murs, ou lorsqu’il arpentait les bâtiments industriels avoisinants : à l’écouter, le terrain de jeu était alors tout autant un terrain de frayeurs.
De l’enfance, on retrouverait peut-être ces jeux innocents et savoureux, comme une expérience de curiosité, un désir d’approcher le monde : décapitations (maquereaux, lapin), démembrements (poupée écartelée), arrangements de nos petits théâtres en huis-clos. Ou encore les plaisirs purs où se mêlent les sens : cueillir, ramasser, goûter, ausculter, scruter…
Ce goût de la collecte, l’artiste devenu adulte l’a gardé.
Il n’y a qu’à lui rendre visite à l’atelier pour se rendre compte que le jardin est une présence forte dans sa vie, et s’invite à tout moment à travers de larges baies vitrées. Ses étagères débordent d’objets, d’éléments hétéroclites, qui font immédiatement penser à un cabinet de curiosité : cactus séchés, arêtes et peaux de poissons, os et graines en tous genres, écrous rouillés, coraux… Voilà ce que l’artiste appelle sa « matériothèque émotionnelle », dont il se sert pour agencer son petit théâtre.
Les photos de Stéphane Spach sont belles. De cette évidente beauté, qui échappe au décoratif,
la beauté nécessaire et dépouillée des choses simples. Dépouillée mais peut être pas ascétique. Un brin de sensualité, un chromatisme doux habite volontiers l’oeuvre du photographe mélancolique, et parfois la beauté est celle d’un organisme en décomposition, qui n’aurait rien à envier à la charogne de Baudelaire! On pense alors à la palette presque suave de peintres tels que Juan Sanchez Cotan.
Douze images photographiques, comme les douze coups qui marquent le passage d’un jour qui
passe, une journée qui se verse dans une autre, à la mi-nuit. L’ambiguïté se tient là, comme un fil ténu, moment fragile entre deux respirations peut-être…

 

Ann Loubert
Novembre 2016

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